Suite de l’article « Les empreintes de la naissance : reflexes archaïques ». Après avoir compris pourquoi les réflexes archaïques jouent un rôle si important dans le développement du jeune enfant, une question reste entière : et concrètement, on fait quoi ? Pas de théorie supplémentaire ici. Des gestes, des postures, des aménagements — tout ce qui, au quotidien, soutient naturellement l’intégration des réflexes et le développement neuromoteur de l’enfant.
I. D’abord, une bonne nouvelle
L’intégration des réflexes archaïques n’est pas un processus fragile qui nécessite une intervention spécialisée dans tous les cas. Pour la grande majorité des bébés, dans un environnement adapté, elle se fait naturellement. Le corps sait ce qu’il a à faire. Notre rôle — que l’on soit parent, assistante maternelle, éducateur ou auxiliaire de puériculture — est simplement de lui en donner les conditions.
Et ces conditions sont souvent bien plus simples qu’on ne l’imagine.
II. Le mouvement libre : la base de tout
Laisser le bébé au sol
C’est le premier geste, et peut-être le plus important. Un bébé posé sur le dos, sur un tapis ferme, dans un espace sécurisé, a tout ce qu’il lui faut pour travailler. Il va bouger ses bras, ses jambes, tourner la tête. Ces petits mouvements en apparence anodins sont en réalité une véritable séance de neurologie. Chaque geste active des connexions nerveuses, sollicite les réflexes, et progressivement aide le cerveau à prendre le relais sur les automatismes.
Ce que l’on fait parfois avec les meilleures intentions du monde — tenir le bébé dans les bras en permanence, le mettre dans un transat dès qu’il n’est pas porté, l’installer en position assise avant qu’il ne s’y mette seul — prive le bébé de ce temps de travail moteur essentiel.
La règle simple : quand le bébé n’est pas dans les bras, le meilleur endroit pour lui est sur le sol.
Le temps sur le ventre — progressif et accompagné
Le temps passé sur le ventre (tummy time) est fondamental. Il sollicite des réflexes clés, renforce les muscles du cou, du dos et des épaules, et prépare le retournement, le quatre-pattes, puis la marche. On y va progressivement :
- Dans les premières semaines : sur la poitrine d’un adulte allongé — doux, sécurisant, et déjà très efficace
- Puis sur le tapis, quelques minutes après le bain ou le change, quand le bébé est de bonne humeur
- En restant au niveau du sol avec lui, en parlant, en proposant des objets à regarder — pour que ce ne soit pas une épreuve solitaire
Ne pas sauter les étapes
Il y a une logique dans l’ordre du développement moteur. Le retournement, le quatre-pattes, l’assis, le debout, la marche — chaque étape prépare la suivante et participe à l’intégration des réflexes. Le quatre-pattes, en particulier, est souvent sous-estimé. Cette étape favorise la coordination croisée droite-gauche, la maturation du cervelet, et joue un rôle démontré dans certains apprentissages scolaires ultérieurs comme la lecture et l’écriture.
On ne met pas un bébé assis avant qu’il ne s’y mette seul. On ne le tient pas debout « pour l’encourager ». On lui fait confiance, et on lui donne le temps et l’espace pour trouver son propre chemin.
III. L’environnement sensoriel : ni trop, ni trop peu
Réduire le bruit de fond
Les crèches, les maisons animées, les familles nombreuses — la vie moderne est bruyante. Pour un bébé dont le réflexe de Moro n’est pas encore intégré, chaque bruit fort ou soudain déclenche une réaction de survie. Des dizaines de fois par jour, son corps se mobilise en urgence, se fatigue, peine à se réguler.
- Prévenir le bébé avant de le toucher ou de le soulever — lui parler doucement d’abord
- Éviter les transitions brusques (lumière, sons, changements de position)
- Proposer des moments de calme sensoriel dans la journée — sans musique, sans écran, sans sur-stimulation
Le toucher : un langage fondamental
Le toucher est l’un des premiers sens à se développer in utero. Un toucher ferme, contenant et prévisible est souvent plus sécurisant pour le bébé qu’un toucher léger et hésitant, qui peut paradoxalement déclencher des réflexes de défense.
- Pour changer, habiller, baigner : annoncer les gestes, maintenir le contact, éviter les mouvements brusques
- Le massage bébé, quand il est bien appris et respectueux du rythme de l’enfant, est un excellent outil de régulation sensorielle
- Le portage physiologique, en respectant les positions adaptées à l’âge, offre une stimulation vestibulaire douce et un sentiment de contenance très bénéfique
IV. Le jeu libre : l’intégration en action
Rien ne vaut le jeu
À partir de 4-5 mois, et encore plus à mesure que l’enfant grandit, le jeu libre est le principal moteur de l’intégration neuromotrice. Pas les jouets éducatifs onéreux, pas les activités structurées — le jeu libre, spontané, auto-initié. Un bébé qui attrape un foulard, qui explore une balle de textures, qui attrape ses pieds, qui se retourne pour atteindre un objet — il travaille. Son système nerveux travaille. Ses réflexes s’intègrent.
Le rôle de l’adulte dans ce contexte est beau et simple : être là, disponible, sans diriger. Observer. Sourire. Nommer ce qu’on voit. Permettre la frustration légère — qui est motrice — sans résoudre tout à la place de l’enfant.
Les activités qui soutiennent naturellement l’intégration
Pour les bébés (0-12 mois)
- Temps au sol sur le dos et sur le ventre chaque jour
- Mobiles et objets à portée de main pour stimuler l’extension et la préhension
- Bercements, balancements doux (stimulation vestibulaire)
- Chansons et comptines avec mouvements (main qui tape, bras qui s’ouvrent)
- Bain comme moment de liberté motrice et de plaisir sensoriel
Pour les jeunes enfants (1-3 ans)
- Grimper, ramper sous les tables et dans des tunnels
- Rouler sur le côté, faire des « boudins » sur un tapis
- Jeux de pousée et de résistance (pousser un chariot lourd, tirer une corde)
- Sauter, se balancer, tourner (stimulation vestibulaire et proprioceptive)
- Jeux avec les deux mains (pâte à modeler, eau, sable) — croiser la ligne médiane
Pour les enfants de 3 à 6 ans
- Jeux de sol : ramper comme un serpent, marcher à quatre pattes, rouler
- Activités de coordination croisée : marche en croix, nage, vélo
- Jeux d’équilibre : marcher sur une poutre basse, sauter à cloche-pied
- Activités tactiles : peinture avec les mains, modelage, jardinage
V. Quand orienter vers un professionnel ?
Quelques signaux qui méritent attention
Tout ce qui précède relève du soutien naturel au développement, accessible à tous. Mais il arrive que cela ne soit pas suffisant. Voici quelques signaux qui méritent qu’on aille plus loin :
- Un bébé de plus de 4 mois qui sursaute encore excessivement et ne parvient pas à se calmer seul
- Un enfant de 18 mois qui n’est jamais passé par le quatre-pattes
- Un enfant de 3-4 ans avec une hypersensibilité sensorielle marquée qui impacte son quotidien
- Des difficultés de coordination globale persistantes après 3 ans
- Des difficultés d’apprentissage en grande section ou en CP sans autre explication
Vers qui orienter ?
- Le psychomotricien : souvent le premier interlocuteur, il évalue le développement neuromoteur et propose un accompagnement ludique et adapté
- L’ostéopathe formé au nourrisson et à l’enfant : travaille sur les tensions mécaniques héritées de la naissance
- Le neuropédiatre : pour un bilan plus approfondi si nécessaire
- L’orthophoniste : quand les difficultés touchent aussi le langage, l’alimentation ou la motricité oro-faciale
Orienter une famille, ce n’est pas alarmer. C’est accompagner. « J’ai observé que… et je pense qu’un regard extérieur pourrait vous aider » vaut infiniment mieux qu’un « votre enfant a un problème ».
VI. La posture de l’adulte : le facteur le plus puissant
Tout ce que nous venons de voir ne fonctionne vraiment que dans un contexte de sécurité relationnelle. Un bébé dont le système nerveux est en état d’alerte permanent ne peut pas explorer librement, ne peut pas intégrer ses réflexes, ne peut pas apprendre.
Cette sécurité, c’est l’adulte qui la crée. Par sa voix posée. Par ses gestes prévisibles. Par sa présence calme. Par sa capacité à répondre aux besoins de l’enfant de manière cohérente et chaleureuse.
Le meilleur outil de développement de l’enfant, c’est l’adulte qui l’accompagne.
En résumé : ce que vous pouvez faire dès demain
| Contexte | Gestes concrets |
| Bébé en structure ou à la maison | Temps au sol quotidien, limiter le transat, tummy time progressif |
| Environnement | Réduire les bruits brusques, annoncer les gestes, proposer des pauses calmes |
| Jeu | Liberté de mouvement, pas de jouets « à la place de », observer sans diriger |
| Relation | Gestes prévisibles, voix posée, réponse cohérente aux besoins |
| Si inquiétude | Parler aux parents avec bienveillance, orienter vers psychomotricien ou ostéopathe |
Pour aller plus loin
Ouvrages français — Références essentielles
- Forestier, M. (2018). « De la naissance aux premiers pas ». Sauramps Médical. — La référence française du développement moteur du nourrisson, accessible et illustrée.
- Le Peintre, M. (2021). « La motricité libre et accompagnée au quotidien ». Chronique Sociale. — Par une psychomotricienne française, un ouvrage pratique alliant théorie et outils d’observation pour les 0-3 ans.
- Harwal, E. & Portas, S. (2023). « 50 fiches pour aider son enfant avec les réflexes archaïques ». De Boeck Supérieur. — Un guide pratique avec programmes d’activités et jeux pour accompagner l’intégration des réflexes.
- Vasseur, R. & Delion, P. (2011). « Périodes sensibles dans le développement psychomoteur de l’enfant de 0 à 3 ans ». Érès. — Une référence pour les professionnels sur les étapes clés du développement.
- Rameau, L. (2015). « Un bébé à la crèche : pédagogies et neurosciences ». Éditions Duval. — Fait le lien entre les apports des neurosciences et la pratique quotidienne en structure d’accueil.
- Meunier, L. (2020). « Le bébé en mouvement ». Dunod. — Jeux et astuces concrets pour accompagner le développement psychomoteur étape par étape.
- Pikler, E. (1979). « Se mouvoir en liberté dès le premier âge ». PUF. — Le texte fondateur sur la motricité libre, toujours indispensable.
- Tardos, A. & Pikler, E. (2018). « Grandir autonome ». Érès. — Recherches présentées par Raymonde Caffari, prolongeant l’héritage piklérien.
Pour les parents — Lectures accessibles
- Harwal, E. & Portas, S. (2023). « Les réflexes archaïques : 8 séances pour stimuler et renforcer le potentiel de votre enfant ». Hachette. — Accessible, pratique, conçu pour les parents.
- Verny, T. & Kelly, J. (1981). « La vie secrète de l’enfant avant sa naissance ». Grasset. — Le classique fondateur de la psychologie prénatale, lisible par tous.
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Par Daphné Ayme formatrice experte Petite Enfance au sein de EI Groupe.


