« Ce que le corps a vécu avant les mots, il continue de le parler longtemps après. »
Vous avez peut-être déjà vécu cette scène : un bébé sursaute violemment au moindre bruit, les bras qui s’écartent d’un coup, le visage crispé — et ça recommence, encore et encore, plusieurs fois par jour. Ou ce nourrisson qui ne supporte pas d’être posé, dont le dos se cambre dès qu’on l’allonge. Ou encore cet enfant de 3 ans qui réagit « à l’excès » à la moindre contrariété, dont le corps semble toujours en état d’alerte.
Face à ces situations, on cherche des explications. On pense au tempérament, à l’alimentation, aux nuits, à la relation avec les parents. Rarement, on pense à ce qui s’est passé avant la naissance, ou dans les premières heures qui ont suivi.
Et pourtant.
L’histoire commence bien avant le premier cri
Pendant longtemps, on a pensé que le bébé n’était vraiment « là » qu’à partir de sa naissance. Que le ventre maternel était une sorte de bulle protectrice, imperméable au monde. Les recherches scientifiques des quarante dernières années nous montrent que c’est bien plus complexe — et bien plus fascinant.
Un bébé in utero, ce n’est pas un être passif qui attend. Dès la 8e semaine de grossesse, les premiers mouvements réflexes apparaissent. Vers 6 mois de grossesse, le fœtus réagit à la voix de sa mère, aux sons extérieurs, à la lumière, aux variations de position. Son cerveau se construit, ses connexions nerveuses se tissent — et tout cela se passe en lien avec ce qu’il vit, ressent, perçoit.
Ce bébé-là est déjà en relation avec son environnement. Et son environnement, c’est d’abord le corps de sa mère.
Ce que ressent la maman, le bébé le reçoit
Le placenta n’est pas une barrière hermétique. Certaines substances le traversent — dont les hormones du stress. Quand une femme enceinte traverse une période de stress intense ou prolongé, son corps produit du cortisol. Et une partie de ce cortisol arrive jusqu’au bébé.
Cela ne veut pas dire que le moindre moment d’inquiétude pendant la grossesse est dangereux — rassurons-nous toutes. Mais un stress chronique, durable, peut influencer le développement du système nerveux du bébé. Les études montrent que ces bébés-là sont parfois plus réactifs au stress après la naissance, plus difficiles à calmer, avec un système nerveux en quelque sorte « réglé sur un niveau d’alerte plus élevé ».
Et là encore, sans culpabilité : une maman fait avec sa vie, ses circonstances, ses ressources. Ce que cela nous dit, c’est simplement que prendre soin de la mère pendant la grossesse, c’est déjà prendre soin du bébé.
Empreintes précoces : mythe ou réalité ?
Le mot « empreinte » peut faire peur. Il évoque quelque chose d’indélébile, de définitif. Mais ce n’est pas ce dont il s’agit ici.
Une empreinte précoce, c’est simplement la façon dont le système nerveux d’un bébé enregistre ses premières expériences — et s’organise en conséquence. Pas dans sa mémoire consciente (elle n’existe pas encore à cet âge), mais dans son corps : dans son tonus musculaire, dans sa façon de réagir au toucher, dans ses réflexes, dans son rythme.
Une mémoire sans mots
On ne peut pas se souvenir de sa naissance. Personne. Le cerveau n’est pas câblé pour ça. La zone qui stocke les souvenirs explicites — ceux qu’on peut raconter — n’est pas encore mature chez le bébé.
Mais il existe une autre forme de mémoire, beaucoup plus ancienne et profonde : la mémoire du corps. Celle qui fait que votre main retire du feu avant même que vous ayez pensé « c’est chaud ». Celle qui fait que vous tendez les bras pour vous rattraper avant de tomber. Cette mémoire-là, elle est là dès la vie fœtale.
Et c’est cette mémoire-là qui peut porter les traces de premières expériences difficiles : une naissance longue et épuisante, des interventions médicales nécessaires mais intrusives, une séparation précoce avec la maman, un passage en néonatalogie. Le bébé ne s’en « souvient » pas. Mais son corps, son système nerveux, lui, a enregistré.
Ce que les professionnels observent sur le terrain
Les ostéopathes, psychomotriciens, sages-femmes et soignants qui travaillent auprès des nouveau-nés décrivent souvent des patterns cohérents avec l’histoire de naissance du bébé :
- Un bébé né très vite (accouchement précipité) qui reste souvent hyper-tonique, les poings fermés, le dos en arc
- Un bébé né par césarienne programmée qui met du temps à « s’initier » au mouvement, comme s’il attendait encore un signal de départ
- Un grand prématuré hypersensible au toucher, dont la peau réagit au moindre contact
- Un bébé dont la naissance a été très médicalisée qui présente des difficultés à téter
Ces observations ne sont pas des certitudes scientifiques — soyons honnêtes. Mais elles dessinent une cohérence que les professionnels de terrain retrouvent régulièrement. Et elles méritent d’être écoutées, avec mesure et sans surinterprétation.
Les réflexes archaïques : le vocabulaire du corps
C’est là qu’arrive l’un des sujets les plus concrets et les plus utiles pour tous ceux qui travaillent auprès des jeunes enfants — ou qui élèvent un enfant.
C’est quoi, un réflexe archaïque ?
Un réflexe archaïque, c’est un mouvement automatique, inné, que tous les bébés font à la naissance. Le bébé ne choisit pas de le faire : ça se déclenche tout seul, en réponse à une stimulation précise. C’est son système nerveux qui prend les commandes, sans passer par la case « réflexion ».
Ces réflexes existent depuis des millions d’années. Ils ont une fonction précise dans les premières semaines de vie : assurer la survie du nouveau-né, l’aider à se nourrir, préparer les grandes étapes motrices à venir.
La bonne nouvelle, c’est qu’ils sont censés disparaître progressivement. Ou plutôt : s’intégrer. C’est-à-dire que le cerveau qui se développe prend peu à peu le relais, et ces réponses automatiques laissent place à des mouvements volontaires, adaptés, choisis. C’est le signe que le système nerveux mature bien.
Le souci, c’est quand ce processus d’intégration ne se fait pas complètement — et que certains réflexes restent actifs bien au-delà de leur période normale.
Les réflexes essentiels à connaître
Le réflexe de Moro — le réflexe de survie
C’est celui que beaucoup de parents connaissent sans en connaître le nom. Un bruit fort, une sensation de chute, une lumière soudaine — et le bébé écarte les bras brusquement, ouvre grand les mains, prend une grande inspiration, puis se referme. Parfois il pleure, parfois il reste figé quelques secondes.
Ce réflexe est présent dès la naissance et doit s’intégrer vers 2 à 4 mois.
Quand il ne s’intègre pas : l’enfant plus grand (ou l’adulte) reste facilement en état d’alerte. Il sursaute pour un rien, supporte mal les transitions, se fatigue vite, peut développer une hypersensibilité aux bruits ou à la lumière. On parle parfois d’anxiété « sans raison » — mais le corps, lui, a ses raisons.
Le réflexe tonique asymétrique du cou (RTAC) — la posture de l’escrimeur
Allongé sur le dos, quand le bébé tourne la tête d’un côté, le bras et la jambe de ce même côté s’étendent, et les membres de l’autre côté se fléchissent. On l’appelle parfois la « posture de l’escrimeur » — et si vous observez attentivement un nouveau-né, vous le verrez.
Il joue un rôle clé dans la future coordination entre les yeux et les mains. Il doit s’intégrer vers 4 à 6 mois.
Quand il ne s’intègre pas : l’enfant peut avoir du mal à croiser la ligne médiane de son corps (geste pourtant indispensable pour écrire, lire, attraper une balle), présenter des difficultés en lecture-écriture, ou une mauvaise latéralisation.
Le réflexe de reptation et la marche automatique — les précurseurs du mouvement
Posez un nouveau-né sur le ventre sur une surface ferme : il va faire des mouvements de reptation, comme s’il essayait d’avancer. Tenez-le debout les pieds qui touchent le sol : il fait des petits pas automatiques. Ces réflexes sont les précurseurs du ramper et de la marche.
Quand ils ne s’intègrent pas : l’enfant peut sauter l’étape du quatre-pattes, ce qui n’est pas anodin — le ramper est fondamental pour la maturation neurologique, la coordination et même certains apprentissages scolaires.
Le réflexe de Galant — le bébé qui se tortille
Caressez doucement le dos d’un nouveau-né sur le côté de la colonne vertébrale : il va fléchir le bassin de ce même côté, comme un petit serpent. Ce réflexe l’a aidé à se frayer un chemin dans le canal utérin pendant l’accouchement.
Il doit s’intégrer vers 3 à 9 mois.
Quand il ne s’intègre pas : l’enfant peut ne pas supporter certains vêtements (ceintures, élastiques dans le dos), s’agiter dès qu’il est assis trop longtemps, ou présenter des difficultés dans le contrôle de la vessie.
Le réflexe de préhension palmaire — la main qui saisit
Glissez votre doigt dans la paume d’un nouveau-né : il le saisit avec une force surprenante. C’est le réflexe de préhension palmaire. Son intégration vers 4 à 6 mois libère la main pour une préhension volontaire, fine et précise.
Le réflexe de Babinski — les orteils qui s’écartent
Chatouiller la plante du pied d’un bébé provoque l’extension des orteils en éventail. C’est normal jusqu’à 12-18 mois. Au-delà, sa persistance est un signe neurologique que le médecin doit évaluer.
Pourquoi certains réflexes ne s’intègrent pas ?
Les causes sont multiples et souvent intriquées :
- Une naissance difficile — très longue, très rapide, avec forceps ou ventouse, ou par césarienne d’urgence
- Un stress prénatal important
- La prématurité — le bébé est né avant que son système nerveux ait eu le temps de maturer suffisamment
- Un passage en néonatalogie avec peu de stimulations sensorimotrices naturelles
- Un manque de temps au sol dans les premiers mois (trop de transat, trop de portage asymétrique, peu de jeu libre sur le ventre)
- Parfois, simplement, la façon dont le bébé s’est développé, sans cause identifiable
Il n’y a pas de coupable. Il y a des histoires, des contextes, des corps qui font au mieux avec ce qu’ils ont reçu.
Ce que ça change pour vous, au quotidien
Si vous êtes professionnel(le) de la petite enfance
Vous êtes souvent les premiers à passer du temps prolongé avec les bébés et jeunes enfants en dehors du cercle familial. Vous avez donc un regard précieux.
Connaître les réflexes archaïques, c’est pouvoir observer autrement un comportement qui interroge. Ce n’est pas poser un diagnostic — ce n’est pas votre rôle. Mais c’est pouvoir :
- Repérer un pattern inhabituel et en parler avec les parents
- Orienter vers le bon professionnel (psychomotricien, ostéopathe formé au développement du nourrisson, neuropédiatre)
- Proposer un environnement qui favorise naturellement l’intégration : temps au sol, liberté de mouvement, stimulations sensorielles adaptées, rythme respecté
Un enfant qui gigote en permanence sur sa chaise, qui supporte mal les habits, qui sursaute pour un rien — ce n’est peut-être pas un enfant « difficile ». C’est peut-être un système nerveux qui cherche encore son chemin.
Changer de lecture, c’est changer d’accompagnement.
Si vous êtes parent
Comprendre les réflexes archaïques, c’est un cadeau que vous vous faites — et que vous faites à votre enfant.
Cela permet de déposer la culpabilité. Non, votre bébé ne pleure pas parce que vous faites mal. Non, votre enfant n’est pas « anxieux de nature » parce que vous auriez raté quelque chose. Il y a peut-être une histoire de corps, une histoire de système nerveux, qui s’exprime.
Et surtout, c’est comprendre que certaines choses simples font une vraie différence : laisser votre bébé se mouvoir librement sur un tapis, lui offrir un temps de ventre quotidien, ne pas « aider » son développement en le mettant debout avant qu’il ne le cherche lui-même — tout cela soutient l’intégration naturelle des réflexes.
Ce qui peut aider
Quand les réflexes ne s’intègrent pas spontanément, il existe des professionnels formés pour accompagner ce processus :
- Le psychomotricien : travail corporel global, jeu, stimulations sensorimotrices
- L’ostéopathe pédiatrique : libération des tensions mécaniques liées à la naissance
- Les approches de neurodéveloppement : certains programmes de mouvements spécifiques comme la méthode INPP (Sally Goddard Blythe) ou le MNRI® proposent des exercices ciblés pour relancer le processus d’intégration
Ces approches peuvent être utiles à tout âge — y compris chez l’enfant scolarisé ou l’adulte.
En résumé : un regard plus grand sur l’enfant
Ce que nous dit tout cela, c’est finalement quelque chose d’assez simple et d’assez révolutionnaire à la fois :
Un enfant, ça arrive avec une histoire.
Avant la naissance. Pendant la naissance. Dans les premières heures, les premiers jours. Et cette histoire s’est inscrite dans son corps, dans son système nerveux, dans la façon dont il réagit au monde.
Comprendre cela, ce n’est pas chercher des traumatismes partout. Ce n’est pas angoisser sur chaque sursaut ou chaque tension. C’est simplement regarder l’enfant avec plus de profondeur et plus de douceur. Se demander, face à un comportement difficile à comprendre : qu’est-ce que ce corps essaie de me dire ?
C’est ce regard là que nous cherchons à cultiver, chez EI Groupe, dans nos formations. Un regard à la fois informé, bienveillant et concret — au service de ceux qui accompagnent les tout-petits au quotidien.
Pour aller plus loin
Quelques livres accessibles pour commencer :
- La vie secrète de l’enfant avant sa naissance — Thomas Verny (Grasset, 1981) : le classique fondateur, lisible par tous
- Le corps n’oublie rien — Bessel van der Kolk (Albin Michel, 2014) : comment le corps porte les expériences difficiles
- Se mouvoir en liberté dès le premier âge — Emmi Pikler (PUF, 1979) : une référence sur le mouvement libre du bébé
Vous souhaitez approfondir ces thématiques dans le cadre d’une formation ? EI Groupe propose des formations conçues pour les professionnels de la petite enfance et les parents souhaitant mieux comprendre le développement du jeune enfant. [Découvrir notre catalogue de formations]
Par Daphné Ayme formatrice experte Petite Enfance au sein de EI Groupe. Passionnée par le développement neuromoteur du jeune enfant et la périnatalité, elle accompagne depuis 15 ans les professionnels de la petite enfance dans l’approfondissement de leurs pratiques.


